08Juil

L’été, le moment idéal pour changer de travail ?

Il y a quelque chose d’assez étrange avec les vacances d’été. On les attend généralement pour ne plus penser au travail et, au bout de quelques jours, c’est précisément le moment où l’on commence à y penser autrement.

Pas forcément dès les premiers jours. On dort, le premier jour, on vérifie encore discrètement ses mails le deuxième, officiellement « juste pour voir si tout va bien » et on commence (ouf) à comprendre que tout continue sans nous, ce qui est à la fois reposant et légèrement vexant le troisième. Puis, quelque part entre un déjeuner qui s’éternise et l’un de ces romans qu’on avait envie de lire depuis Noël, une question finit parfois par apparaître : est-ce que j’ai vraiment envie d’y retourner ?

Bon, alors évidemment, posée depuis une terrasse face à la mer, la question est légèrement biaisée. Il est rare qu’un comité de direction du lundi matin sorte vainqueur d’une comparaison avec un déjeuner de deux heures, une sieste et un verre de rosé à 19 heures.

Ce n’est donc probablement pas le moment idéal pour démissionner. C’est en revanche, peut-être un très bon moment pour réfléchir.

Car l’été possède une vertu que le reste de l’année nous accorde assez peu : il met de la distance entre nous et notre quotidien professionnel. Et cette distance permet parfois de voir ce que l’agitation habituelle dissimule assez bien.

Ce que l’été change dans notre rapport au travai

Le travail a une caractéristique assez pratique : tant qu’on est dedans, il nous occupe suffisamment pour nous empêcher de trop nous demander ce qu’on y fait.

Nous avons des clients à rappeler, des objectifs à atteindre, des collaborateurs à accompagner, des présentations à terminer, des problèmes à résoudre. Et, depuis que Teams et Slack ont entrepris de supprimer les derniers interstices de nos journées, même les moments autrefois consacrés à regarder vaguement par la fenêtre sont désormais susceptibles d’accueillir une réunion.

Tout cela n’est d’ailleurs pas nécessairement désagréable. On peut aimer travailler, aimer son métier, aimer l’intensité et même, soyons fous, aimer certaines réunions.

Mais le rythme produit une forme d’évidence. On continue parce que l’on continue.

De manière évidente (on ne va plus au travail), les vacances cassent cette mécanique. Elles nous rendent du temps, mais surtout elles modifient notre point de vue. Ce qui paraissait normal quinze jours auparavant peut soudain sembler moins évident : les deux heures de transport, les déplacements permanents, un management devenu pesant, des objectifs auxquels on ne croit plus vraiment ou simplement l’impression d’avoir fait le tour de son poste. C’est souvent là que surgit l’idée du changement.

Le problème, c’est qu’elle arrive parfois accompagnée d’une conclusion un peu rapide : « Il faut que je change de boulot. »

Peut-être… Mais avant de refaire son CV entre deux baignades, essayons de comprendre ce qui se passe et de nous demander.

Changer de travail, de métier ou d’entreprise : qu’est-ce qu’on veut vraiment quitter ?

Dans notre métier, nous rencontrons régulièrement des candidats qui commencent un entretien par : « J’ai envie de changer. »

C’est parfaitement recevable, mais cela ne nous dit pas encore grand-chose alors, sans nous improviser coach ou conseiller professionnel mais parce que derrière une même idée de départ peuvent se cacher des réalités très différentes et que la question de la motivation nous intéresse évidemment, alors nous cresusons un peu.

Changer quoi ?

Le métier ? L’entreprise ? Le secteur ? Le manager ? Le niveau de responsabilité ? Le rythme ? La rémunération ? La région ? Les quarante-cinq minutes de bouchons matin et soir ?

Prenons un directeur commercial qui, après plusieurs années à piloter une grosse équipe, explique qu’il ne veut « plus faire de management ». En discutant avec lui, on découvre parfois qu’il aime toujours recruter, accompagner, faire progresser et décider. Ce qu’il ne supporte plus, en revanche, c’est de passer la moitié de son temps à alimenter des tableaux, justifier des décisions déjà prises et participer à des réunions dont la principale conclusion consiste à programmer la réunion suivante.

Le management n’est peut-être pas le problème. L’environnement de travail l’est manifestement.

Même chose pour quelqu’un qui annonce vouloir quitter « les grands groupes ». Il peut réellement souhaiter rejoindre une PME, avec, il le pense, davantage de proximité et de latitude. Mais il peut aussi simplement vouloir quitter son grand groupe, son organisation et son patron.

La nuance mérite d’être examinée, parce qu’une erreur de diagnostic professionnel fonctionne à peu près comme une erreur de diagnostic ailleurs : on traite quelque chose qui n’est pas malade et on laisse le problème en place. Et nous risquons de retrouver, quelques mois plus tard, dans une nouvelle entreprise, ce que l’on avait fui dans la précédente. Avec un autre logo et une nouvelle mutuelle

Changer de métier : le syndrome estival de la maison d’hôtes

Il faut aussi reconnaître que les vacances ne sont pas totalement neutres lorsqu’il s’agit d’imaginer son avenir.

On passe trois semaines dans un endroit agréable, on discute avec le propriétaire d’un restaurant, d’un gîte ou d’un atelier de céramique, et une idée commence à germer. « Finalement, pourquoi pas moi ? » Pourquoi pas, effectivement. Mais nous comparons alors deux choses assez différentes : notre vie professionnelle, dont nous connaissons absolument toutes les contraintes, avec une activité dont nous voyons essentiellement la devanture. Le propriétaire de la maison d’hôtes a l’air détendu lorsqu’il nous apporte le petit-déjeuner. Il ne nous raconte pas nécessairement qu’une famille a laissé couler la baignoire de la chambre 4 hier pendant qu’elle faisait le marché, que la toiture est à changer cet automne et qu’il n’a pas pris de vraies vacances depuis 2019.

Beaucoup de projets de reconversions sont heureux et parfaitement réfléchis, il ne s’agit pas de décourager quoi que ce soit. Mais lorsqu’on idéalise une autre activité, on commet facilement la même erreur : comparer les inconvénients réels de ce que l’on connaît aux avantages imaginés de ce que l’on ne connaît pas encore. Le second gagne presque toujours.

La question n’est donc pas seulement ce qu’on gagnerait à changer de travail, mais quelles contraintes nouvelles on est prêt à accepter en échange — parce qu’il n’existe aucune vie professionnelle qui en soit dépourvue. Il en existe seulement qu’on supporte mieux que d’autres.

C’est déjà une réflexion beaucoup plus solide.

Nos envies changent aussi parce que nous changeons

Il existe une autre raison pour laquelle une remise en cause professionnelle peut être parfaitement légitime : ce que nous voulions à 30 ans n’est pas nécessairement ce que nous voulons à 40, 50 ou 55.

Cela paraît évident lorsqu’on l’écrit. Ça l’est curieusement beaucoup moins lorsqu’il s’agit de sa propre carrière.

Pendant longtemps, nous avons appris à penser la réussite professionnelle comme une progression relativement simple : davantage de responsabilités, davantage de personnes à manager, une entreprise plus importante, un salaire supérieur et, si possible, un bureau dont la taille permettait de mesurer le niveau hiérarchique.

Le monde du travail a changé, heureusement. Et nous aussi.

Après vingt ans de carrière, un cadre peut parfaitement avoir le projet de revenir vers quelque chose de plus opérationnel. Un commercial peut ne plus souhaiter devenir directeur commercial. Un manager désirer retrouver de un rôle d’expertise. Quelqu’un qui a beaucoup voyagé professionnellement peut décider qu’il préfère désormais dîner chez lui trois soirs de plus par semaine, quitte à renoncer à une partie de sa rémunération. Et, inversement, on peut avoir passé quinze ans dans une situation confortable et se rendre compte que le confort commence sérieusement à ressembler à de l’ennui.

Il n’existe donc pas de bonne direction universelle et le sujet consiste plutôt à vérifier que la direction que l’on suit correspond encore à la personne que l’on est devenue, et pas uniquement à celle qui avait fait certains choix quinze ans auparavant.

De l’envie de changement au projet professionnel

C’est probablement l’un des points les plus importants lorsqu’on réfléchit à un changement professionnel.

Savoir ce que l’on ne veut plus est absolument nécessaire, c’est très souvent le point de départ. Je ne veux plus faire autant de déplacements. Je ne veux plus manager une équipe de cette taille. Je ne veux plus travailler dans cet environnement. Je ne veux plus consacrer mes soirées à répondre à des mails. Je ne veux plus vendre quelque chose auquel je ne crois pas.

Dresser ainsi « la liste de ses non envies » est une bonne chose mais ce n’est pas encore un projet.

Et lorsqu’on poursuit trop loin l’exercice consistant à retirer tout ce qui nous déplaît, on finit parfois par dessiner un emploi assez séduisant : beaucoup d’autonomie mais un manager très disponible, des responsabilités sans pression, une excellente rémunération, peu de déplacements, deux ou trois jours de télétravail, une entreprise ambitieuse mais pas trop exigeante, une équipe formidable, des horaires raisonnables et, bien sûr, du sens.

Rien de très extravagant là-dedans, et on aurait tort de se moquer de ces attentes. Le problème est plutôt qu’elles sont assez largement partagées : rares sont les candidats qui nous demandent spontanément davantage de reporting, un salaire inférieur et un manager médiocre. Elles ne nous disent donc pas encore grand-chose de ce qui compte vraiment pour nous. Et puisque l’entreprise parfaite n’existe pas davantage que le candidat parfait — nous sommes assez bien placés pour le savoir — il faut probablement aller un peu plus loin : qu’est-ce qui est essentiel, qu’est-ce qui est souhaitable et sur quoi sommes-nous prêts à transiger ?

Construire un projet oblige donc à passer de ce que l’on refuse à ce que l’on choisit.

« Je ne veux plus travailler dans un grand groupe » devient par exemple : « J’aimerais une organisation plus courte, où je pourrais voir directement l’effet de mes décisions. »

« Je ne veux plus manager vingt personnes » peut devenir : « Je veux retrouver une fonction dans laquelle mon expertise et ma relation avec les clients prennent davantage de place. »

Ce n’est pas un simple exercice de vocabulaire. Dans le premier cas, on fuit une situation. Dans le second, on commence à définir une direction.

Et si on était simplement fatigué ?

Il faut quand même envisager cette hypothèse.

Une année compliquée, une réorganisation, un changement de direction, des objectifs qui ont dérapé ou quelques mois à courir partout peuvent rendre soudain très séduisant n’importe quel métier impliquant une chaise longue. La fatigue déforme le regard, et le début des vacances n’est probablement pas le meilleur moment pour prendre des décisions définitives.

Il est plus utile d’observer ce qui se passe après une vraie coupure. Certains projets de départ s’évaporent avec le temps du repos : on récupère, on pense à un dossier en cours, à quelqu’un qu’on a envie de rappeler, et on réalise que le problème n’était peut-être pas le travail lui-même, mais ce que les derniers mois en avaient fait.

Parfois, l’idée reste. Pas sous forme de colère ou de rejet, elle devient même parfois plus calme à mesure qu’on récupère, ce qui est en soi un signal. On pourrait continuer. L’entreprise va bien, le poste est correct, les collègues sympathiques. Simplement, quelque chose s’est terminé. Ce n’est pas toujours spectaculaire, mais ce n’est pas moins réel.

Ce que le marché de l’emploi change à un projet de mobilité professionnelle

Le contexte du marché de l’emploi cadre mérite également d’être regardé sans dramatiser, mais sans l’ignorer.

L’Apec le confirme d’ailleurs assez clairement : fin 2025, 40 % des cadres envisageaient de changer d’entreprise dans l’année. Au printemps 2026, ils n’étaient plus que 12 % à envisager une mobilité concrète dans les trois mois. Ce n’est pas un effondrement, c’est plutôt un retour à la prudence. Et ce que disent les chiffres, les candidats que nous rencontrons nous le disent aussi : le désir est là, mais on regarde avant de sauter.

Dans le même temps, les recrutements de cadres ont ralenti après une longue période particulièrement dynamique.

Le marché n’est donc pas fermé. Des entreprises recrutent, des opportunités existent et certains profils restent même difficiles à trouver — nous pouvons en témoigner assez régulièrement.

Mais la période où l’on pouvait parfois quitter un poste avec l’idée que « de toute façon, je retrouverai bien quelque chose » invite aujourd’hui à un peu plus de méthode.

Ce qui n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise chose. Avoir le projet de changer de travail ne signifie pas nécessairement sauter du bateau avant d’avoir regardé où se trouve la côte.

Alors, on fait quoi de son été ?

Vous l’avez compris, certainement pas un séminaire stratégique personnel, parce qu’avant tout vous êtes en vacances. Vous avez donc absolument le droit de ne pas optimiser votre employabilité entre deux baignades et nous vous déconseillons même assez vivement de fabriquer une matrice SWOT de votre carrière sur la nappe en papier du restaurant.

En revanche, si la réflexion revient, il peut être intéressant de ne pas la chasser immédiatement. On peut par exemple, commencer par regarder ce qui nous manque lorsque nous pensons à notre travail. Ce que l’on aimerait retrouver. Les moments professionnels dont on garde les meilleurs souvenirs et, surtout, ce qu’ils avaient en commun. On peut également discuter.

Avec des amis qui ont changé d’entreprise. Avec quelqu’un qui exerce le métier que l’on imagine. Avec d’anciens collègues partis dans d’autres environnements. Avec un recruteur, évidemment (nous allions difficilement vous suggérer le contraire), mais pas nécessairement pour lui demander de trouver immédiatement le poste idéal.

Simplement pour confronter son regard à celui du réel.

Après dix ou quinze ans de vie professionnelle dans la même entreprise, on ne sait d’ailleurs pas toujours très bien comment son expérience est perçue à l’extérieur. Certaines compétences que l’on considère comme banales sont très recherchées. D’autres auxquelles on accorde beaucoup d’importance le sont moins. Et certains métiers ont suffisamment évolué pour que l’idée que l’on s’en faisait ne corresponde plus vraiment à leur réalité.

Avant de changer de cap, regarder la carte reste une assez bonne idée.

Attendre la rentrée pour faire le tri dans vos projets

C’est peut-être finalement la meilleure chose à faire : ne rien décider tout de suite.

Revenir. Retrouver son bureau, ses collègues, ses clients et même ses réunions Teams. Voir comment on se sent une fois la fatigue passée et le rythme revenu. Certaines grandes résolutions estivales ne survivront pas à la première semaine de septembre, ce n’est pas grave, elles auront dit ce qu’elles avaient à dire. D’autres seront toujours là, pas forcément plus bruyantes, mais plus stables. C’est souvent à ça qu’on les reconnaît.

Si c’est le cas, il sera temps de s’en occuper sérieusement : regarder ce qui existe sur le marché, parler à des gens qui sont passés par là, comprendre comment son parcours est perçu de l’extérieur. Puis, après avoir bien identifié les réels besoins, décider, pas nécessairement de partir, parfois de chercher, de négocier une évolution, de se former, ou même de rester, mais cette fois en le sachant.

L’été n’est finalement pas la période idéale pour démarrer une reconversion professionnelle, changer de vie. C’est peut-être mieux que ça : c’est l’un des rares moments où l’on dispose, sans risque, d’assez de distance pour regarder celle que l’on mène. Alors autant en profiter.

Et si une petite voix vient vous expliquer au bord de la piscine qu’il serait temps de tout plaquer pour ouvrir un bar à tapas sur l’île de Ré, écoutez-la bien sûr.

Mais demandez lui quand même si elle a regardé le prix des fonds de commerce…