Pourquoi les entreprises doivent raconter leur culture
« Chez nous, il y a une vraie culture d’entreprise. »
C’est une phrase que nous entendons régulièrement lorsque nous démarrons un recrutement et, la plupart du temps, elle est parfaitement sincère. La culture d’entreprise désigne l’ensemble des valeurs, comportements, habitudes et modes de fonctionnement qui caractérisent concrètement une organisation. Autrement dit, elle existe bien au-delà des valeurs affichées sur un site ou dans une plaquette RH.
Les choses deviennent simplement un peu plus compliquées lorsqu’on demande à notre interlocuteur de nous expliquer ce qui caractérise précisément cette culture et ce que nous devrons en raconter aux candidats.
On nous parle alors d’une ambiance conviviale, de valeurs fortes, d’une entreprise à taille humaine, d’autonomie, de bienveillance, d’esprit entrepreneurial ou d’équipes soudées. Rien de faux là-dedans, bien sûr. Le problème est que ces mêmes mots pourraient probablement être utilisés par quelques milliers d’autres entreprises.
Or, pour un candidat qui envisage de changer d’entreprise, savoir qu’il rejoindra « une équipe dynamique dans une entreprise qui place l’humain au cœur de ses valeurs » ne l’aide pas beaucoup à comprendre où il va réellement mettre les pieds.
Raconter sa culture d’entreprise ne consiste donc pas à trouver une meilleure manière de présenter ses valeurs. Il s’agit de permettre à quelqu’un qui ne connaît pas encore l’organisation de comprendre comment on y travaille réellement, comment on y manage, comment les décisions sont prises, quelle place est laissée à l’initiative ou encore quel rapport l’entreprise entretient avec la performance.
Autrement dit, il ne s’agit pas tellement de raconter une belle histoire que de raconter la bonne.
La culture d’entreprise existe, même lorsqu’on ne l’a jamais formalisée
Toutes les entreprises ont une culture, y compris celles qui n’ont jamais réuni un comité de direction pendant deux jours pour définir leurs quatre valeurs cardinales.
Mais, au-delà de la définition, la culture se construit surtout dans les comportements quotidiens. Elle se lit dans la liberté laissée aux équipes, dans la façon dont un manager réagit à une erreur ou dont un désaccord est traité. Elle apparaît également dans des choses beaucoup plus ordinaires : la façon de conduire une réunion, la facilité avec laquelle on peut solliciter un dirigeant, le niveau de formalisme des échanges ou ce qui se passe lorsqu’un objectif n’est pas atteint.
Prenons un exemple que nous rencontrons régulièrement dans nos recrutements commerciaux. Deux entreprises peuvent rechercher exactement le même profil de Directeur Commercial, avec une équipe, un marché et des objectifs comparables. Pourtant, dans la première, le directeur disposera d’une large autonomie pour construire sa stratégie, faire évoluer son organisation et arbitrer ses moyens. Dans la seconde, il évoluera dans un environnement beaucoup plus structuré, avec des process précis, un reporting important et des décisions largement partagées avec la direction générale.
Sur le papier, le poste peut sembler identique. Dans la réalité, ce ne sera pas du tout le même travail et, surtout, ce ne sont probablement pas les mêmes candidats qui réussiront dans les deux environnements.
Nous avions déjà évoqué sur Impactup le rôle des valeurs dans le recrutement. La distinction est importante : les valeurs expriment ce que l’entreprise considère comme important ; la culture montre comment cela se traduit — ou non — dans la vie quotidienne.
Un candidat ne choisit jamais seulement un poste
Pendant longtemps, la communication de recrutement s’est essentiellement concentrée sur le contenu du poste : les missions, les responsabilités, le profil recherché, la rémunération et, éventuellement, les perspectives d’évolution.
Tout cela reste évidemment essentiel. Mais ce n’est plus suffisant pour comprendre ce qui se joue lorsqu’un candidat envisage une mobilité professionnelle.
Selon l’Employer Brand Research 2026 de Randstad, étude réalisée avec Kantar auprès de 8 280 personnes en France âgées de 18 à 65 ans, le salaire et les avantages restent un critère déterminant dans le choix d’un employeur, aux côtés notamment de l’environnement de travail agréable et de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Derrière ces critères se trouve une question beaucoup plus large : dans quelles conditions vais-je réellement travailler ?
Nous le constatons particulièrement avec les candidats expérimentés. Lorsqu’un commercial déjà en poste accepte de discuter d’une opportunité, la fiche de fonction donne assez vite ses limites. Ce qui l’intéresse ensuite, c’est de savoir quel est le niveau d’autonomie sur son secteur, comment son manager travaille, quelle est la pression sur les objectifs, si l’entreprise privilégie la conquête ou le développement ou encore comment sont répartis les comptes.
Pour un manager, les interrogations seront différentes mais relèveront du même mécanisme : quelle est sa véritable marge de décision ? Quel est le niveau de maturité de son équipe ? La direction attend-elle de lui qu’il applique une organisation existante ou qu’il la transforme ?
Aucune fiche de poste ne répond correctement à toutes ces questions. La culture d’entreprise, si.
Raconter sa culture ne sert pas à attirer tout le monde
C’est probablement l’un des malentendus les plus fréquents autour de la marque employeur. Puisqu’il s’agit d’attractivité, l’entreprise aurait intérêt à présenter l’image la plus séduisante possible afin de maximiser le nombre de candidats intéressés.
En recrutement, ce raisonnement trouve pourtant assez vite ses limites. L’objectif n’est pas de donner envie à tout le monde de rejoindre l’entreprise, mais de permettre aux personnes susceptibles de s’y épanouir et d’y réussir de se reconnaître.
Une entreprise très orientée résultats, qui suit précisément les performances individuelles de ses commerciaux et entretient une culture exigeante de l’objectif, n’a pas nécessairement intérêt à masquer cette réalité derrière un discours exclusivement centré sur la convivialité. De la même façon, une PME qui offre énormément d’autonomie parce que ses process sont encore largement à construire peut parfaitement présenter cette situation comme ce qu’elle est : une formidable opportunité pour certains profils et un environnement beaucoup moins confortable pour d’autres.
Une culture clairement racontée permet ainsi une première forme d’auto-sélection des candidats et limite les malentendus qui apparaissent parfois après l’embauche. Nous l’écrivions déjà à propos de la rédaction d’une offre d’emploi attractive : une bonne annonce n’est pas celle qui cherche à plaire au plus grand nombre, mais celle qui permet au bon candidat de se projeter dans une réalité suffisamment précise.
À force de vouloir être attractives, les entreprises finissent parfois par toutes se ressembler
Il suffit de parcourir quelques pages carrière pour constater un phénomène assez amusant : les entreprises ont des métiers, des histoires, des dirigeants, des marchés et des organisations très différents, mais elles semblent parfois partager exactement la même culture.
Elles sont humaines, agiles, engagées et bienveillantes. Elles favorisent toutes l’autonomie et l’esprit d’équipe, placent toutes leurs collaborateurs au centre et proposent presque toutes un environnement dynamique.
Ces affirmations peuvent être sincères. C’est leur accumulation qui finit par ne plus rien raconter.
Une entreprise familiale dirigée par la troisième génération n’a probablement pas la même culture qu’une scale-up créée il y a cinq ans. Une société industrielle implantée depuis quarante ans dans le même bassin d’emploi ne fonctionne pas comme une entreprise de services répartie sur plusieurs pays. Une force de vente composée de commerciaux présents depuis quinze ans ne raconte pas la même histoire qu’une équipe constituée pour conquérir un nouveau marché.
C’est précisément cette singularité qui mérite d’être racontée.
Les candidats se chargent de toute façon de reconstituer l’histoire
Il y a quelques années, l’entreprise maîtrisait encore largement les informations disponibles sur elle pendant un recrutement. Le candidat lisait l’annonce, consultait éventuellement le site internet et découvrait le reste pendant les entretiens.
Ce n’est évidemment plus le cas.
Aujourd’hui, un candidat peut consulter la page LinkedIn de l’entreprise, regarder les profils de ses futurs collègues, identifier son futur manager, lire les avis d’anciens salariés, observer les parcours des personnes qui ont quitté l’organisation ou interroger son réseau. Il peut surtout comparer assez facilement le discours institutionnel avec ce que racontent les collaborateurs eux-mêmes.
Les candidats expérimentés utilisent également les entretiens pour compléter cette enquête. Lorsqu’un Directeur Commercial demande pourquoi son prédécesseur est parti ou comment sont arbitrées les relations entre commerce et marketing, il ne cherche pas seulement une information factuelle : il essaie de comprendre le fonctionnement réel de l’organisation. Lorsqu’un candidat interroge précisément le turnover d’une équipe, il ne s’intéresse pas uniquement à un chiffre, mais à ce que ce chiffre peut raconter.
C’est aussi notre rôle de recruteur de connaître suffisamment bien l’entreprise pour pouvoir répondre à ces questions autrement qu’en récitant une fiche de poste. Lorsqu’on connaît l’histoire de l’équipe, le fonctionnement du manager, les difficultés du poste et les raisons pour lesquelles certaines personnes réussissent particulièrement bien dans l’entreprise, la conversation avec le candidat change de nature : on ne lui vend plus un poste, on lui permet de comprendre une organisation.
Ne pas raconter sa culture n’empêche donc absolument pas les candidats de se faire une opinion. Cela revient simplement à leur laisser davantage de place pour l’interpréter eux-mêmes.
Comment raconter concrètement sa culture d’entreprise ?
Raconter sa culture ne nécessite pas nécessairement de produire davantage de contenus. Il faut surtout produire des contenus plus précis.
Une entreprise qui affirme favoriser l’autonomie peut expliquer quelles décisions ses collaborateurs prennent réellement seuls. Celle qui revendique une culture de développement peut raconter comment elle accompagne le passage d’un commercial vers une fonction de management. Une organisation qui se dit entrepreneuriale peut montrer comment une idée proposée par un collaborateur est passée du stade de suggestion à celui de nouveau produit ou de nouvelle activité.
Les collaborateurs ont évidemment un rôle important à jouer dans cette narration, à condition de ne pas transformer l’exercice en succession de témoignages excessivement calibrés. Un salarié expliquant honnêtement ce qui l’a surpris en arrivant dans l’entreprise, ce qu’il apprécie dans son fonctionnement ou ce qui lui a demandé un temps d’adaptation peut être beaucoup plus convaincant qu’un discours parfaitement maîtrisé.
La crédibilité vient aussi de cette capacité à accepter les aspérités. Une entreprise peut expliquer qu’elle offre beaucoup d’autonomie mais que cela suppose d’être à l’aise avec un cadre moins formalisé, ou revendiquer une culture commerciale très forte tout en reconnaissant que les objectifs y sont exigeants.
Ce ne sont pas nécessairement des faiblesses. Ce sont des caractéristiques de l’environnement de travail, et elles permettent au candidat de décider s’il peut s’y projeter.
Le risque d’une culture mal racontée apparaît parfois après l’embauche
C’est là que le sujet dépasse largement la communication RH.
L’Apec le rappelle encore dans son rapport annuel 2025 : au cours des dix dernières années, 22 % des cadres ont déjà démissionné d’un CDI dans les deux ans suivant leur prise de poste et, pour près d’un tiers d’entre eux, cette démission précoce est liée à un écart entre la réalité du poste et les échanges lors du recrutement. Le sujet dépasse donc largement la communication RH : une promesse employeur mal comprise ou embellie peut directement fragiliser le recrutement.
Un recrutement peut sembler excellent pendant tout le processus : le candidat possède les compétences attendues, son expérience est cohérente, les entretiens se passent bien et tout le monde a envie de travailler ensemble. Pourtant, quelques semaines plus tard, quelque chose ne fonctionne pas.
Parfois, ce n’est ni un problème de compétence ni même un problème de personne. Le candidat avait simplement imaginé une organisation qui n’existait pas. Il pensait rejoindre une entreprise très entrepreneuriale et découvre que chaque décision nécessite plusieurs niveaux de validation ; il imaginait un management de proximité et se retrouve beaucoup plus autonome qu’il ne l’avait compris.
Plus l’entreprise aura été claire en amont, moins ce type de décalage risque de se produire.
Le processus de recrutement raconte lui aussi la culture d’entreprise
Il y aurait enfin quelque chose d’assez paradoxal à construire une magnifique page consacrée à la culture d’entreprise tout en faisant vivre aux candidats un processus de recrutement qui la contredit.
Une entreprise qui revendique l’agilité mais organise six entretiens avant de prendre une décision raconte quelque chose. Celle qui met en avant le respect mais laisse un candidat trois semaines sans réponse également. À l’inverse, un manager qui prend le temps d’expliquer les difficultés de son équipe ou un dirigeant capable de reconnaître qu’un sujet n’est pas encore parfaitement maîtrisé donnent des informations très concrètes sur la manière dont l’organisation fonctionne.
La culture d’entreprise ne se raconte donc pas seulement dans les mots choisis par la communication ou les ressources humaines. Elle se raconte aussi dans l’expérience que l’on fait vivre, ce qui rend l’exercice plus exigeant qu’il n’y paraît : on peut embellir un discours, beaucoup moins facilement une succession d’expériences.
Finalement, que faudrait-il raconter ?
Avant de se demander comment communiquer sur sa culture, une entreprise gagnerait donc à commencer par une question beaucoup plus simple : que voulons-nous réellement permettre à un candidat de comprendre de nous ?
La réponse ne se trouve probablement pas dans une nouvelle liste de valeurs. Elle se trouve dans la façon dont les équipes travaillent ensemble, dans le management, dans le niveau d’autonomie, dans le rapport à la performance, dans la manière dont les décisions sont prises et dans les comportements réellement valorisés. Elle se trouve aussi dans les parcours des collaborateurs, dans ce qui fait rester certains pendant dix ans et dans les raisons pour lesquelles d’autres profils, pourtant excellents, pourraient ne pas s’y retrouver.
Chez Impactup, nous le constatons particulièrement lorsque nous approchons des candidats qui ne sont pas en recherche active. Pour leur donner envie d’écouter une opportunité, puis éventuellement de quitter une entreprise dans laquelle ils sont parfois très bien, un intitulé de poste et une liste de missions ne suffisent pas.
Il faut être capable de leur expliquer pourquoi le projet peut avoir du sens pour eux, qui ils vont rejoindre, comment ils vont travailler et dans quel environnement ils vont exercer leur métier.
Il faut, en somme, pouvoir leur raconter l’entreprise qu’ils rejoindront réellement et c’est sans doute la meilleure définition d’une culture d’entreprise bien racontée.


